SOUVENIRS DEPUIS LE COULOIR DE LA MORT – Samedi 27 Juin 2020

SOUVENIRS DEPUIS LE COULOIR DE LA MORT – Samedi 27 Juin 2020

« Pour vraiment prendre conscience de ce qu’est « le bon vieux temps », il faut en avoir fait l’expérience, ne serait-ce que le temps d’une après-midi ». Will Brantley

Ce matin, j’ai commencé ma journée comme d’habitude dans cette cage de 5,5 mètres carrés dans laquelle je vis depuis 22 années, à l’isolement, dans le couloir de la mort du Texas. J’ai réussi à dormir presque huit heures, sans être réveillé 4 ou 5 fois. Je crois que je ne me suis réveillé qu’une ou deux fois, donc je me sens bien. Ma routine consiste à me lever, me laver, boire un café, nettoyer ma cellule, faire un peu de sport et de pratique spirituelle, puis la journée démarre. Pendant que je buvais mon café, j’ai ouvert un magazine qui était arrivé la veille avec le courrier. Il s’agit de « D magazine ». C’est une publication qui parle de Dallas, au Texas – c’est chez moi.

Alors que je continuais de boire mon café et que je feuilletais ce magazine, je suis tombé sur un article intitulé « Souvenirs autour du grill ». L’article parlait de quatre personnes et de leurs souvenirs liés aux grillades faites au charbon de bois. Au Texas on appelle ça un « Barbecue », ou « bbq ».

En tout bon Texan que je suis, j’associe le « bbq » à quantité de souvenirs et à un paquet de bons moments. C’était « bbq », bière, et musique. Au fur et à mesure que je lis cet article, une énorme vague de souvenirs qui datent du bon vieux temps, quand j’étais jeune et que je pensais vivre éternellement, m’envahit. A l’époque, vivre consistait à travailler toute la semaine et attendre le weekend pour se retrouver entre amis et s’amuser. Je n’avais alors pas cette épée de Damoclès au-dessus de la tête.

Quand j’avais 16 ans, ma famille et moi, on a déménagé. On a quitté l’ouest du Texas pour rejoindre la région de Dallas, dans une banlieue qui s’appelle Irving. Déménager a été difficile, et j’ai eu du mal à m’adapter. Durant mes deux premières années à Irving, je ne me suis pas vraiment fait d’amis. Au lieu de ça, je trainais avec mes frères aînés, tous des junkies, ce qui était bien la dernière chose dont j’avais besoin car tout ce que j’ai appris, c’est à consommer des drogues comme eux !

Quoi qu’il en soit, c’est à l’âge de 18 ans que j’ai rencontré mon premier véritable ami à Irving. Il vivait en face de la nouvelle maison dans laquelle nous avions emménagé. Il s’appelait Cody. C’était un accro au skate et un fumeur de joints, autrement dit, il avait les cheveux longs et aimait faire la fête et rouler en skateboard. Il avait 16 ans quand on s’est rencontré. On est très vite devenus inséparables. Il était cool, on s’entendait bien.

J’étais celui qui venait d’arriver en ville, or, Cody avait grandi à Irving. Il connaissait tout le monde, et on avait toujours quelque chose à faire, une soirée où s’incruster, un concert à ne pas louper, une fête foraine où s’amuser, et j’en passe ! Et c’est moi qui avais la caisse.

Quand j’ai eu 18 ans, mon père m’avait acheté une El Camino de 1972 au moteur surgonflé. Il n’était pas au courant que le moteur avait été quelque peu trafiqué et il n’avait aucune idée de ce qu’il m’avait mis entre les mains, mais moi, je le savais, c’était notre caisse. En plus, les El Camino sont construites par Chevrolet, elles sont moitié Chevelle, moitié pick-up ! Elle avait une plateforme à l’arrière, en un mot, elle était cool ! Sans parler du fait qu’elle avait un moteur V8 surpuissant de près de 6 litres qui était plus ou moins indestructible. Et quand effectivement on le cassait, on savait le réparer.

Notre truc à nous, c’était de nous balader en voiture dans Irving le vendredi soir. Il y avait une rue en particulier où tous les jeunes allaient circuler au pas en faisant de grands cercles, histoire de mater les filles (ou les gars !), de discuter entre potes et de s’amuser. À minuit on allait rejoindre l’autoroute et on descendait jusqu’au Loop 12 et Northwest Highway – c’était l’un des endroits où les jeunes faisaient des courses de rue. Cody et moi, on était connu grâce à la El Camino ; elle était rapide, j’étais un dur, lui connaissait tout le monde et personne ne pouvait nous dire quoi que ce soit ! On pensait qu’on allait vivre éternellement, quoi.

Au début des années 90, les courses de rue c’était l’occasion pour des centaines, et parfois pour plus d’un millier de personnes, de se rassembler et de venir faire de grandes fêtes autour des courses de voitures en ligne droite. C’était comme dans les films, c’était un rêve de gamin !

Cody et moi, on restait dehors jusque 4 ou 5 heures du matin, au moment où les gens commençaient à partir après avoir fait la fête toute la nuit. On remontait un peu à regret dans la El Camino avant de rejoindre l’autoroute et de retourner à Irving, et je ne sais trop comment, on arrivait à rentrer chez nous en un seul morceau. On faisait ça tous les week-ends, le vendredi soir et le samedi soir ; si vous vouliez savoir où on était, c’était aux courses de rue. Avec tous les potes.

Alors, je ne dis pas que c’était bien, je ne cherche pas à enjoliver le passé, je dis simplement que c’était ce que l’on faisait à l’époque.

Le dimanche matin arrivait, on se levait vers 11 heures. Lui était chez lui et moi chez moi, avec mes parents. On savait déjà ce qu’on allait faire le dimanche. On faisait monter mes Pitbull terriers américains dans la El Camino, on prenait la glacière et on allait au Lac Grapevine pour faire un barbecue ! Il fallait aller chercher une conserve de maïs, une boîte de haricots « Ranch Style » et 4 ou 5 grosses pommes de terre dans le garde-manger de maman.

Quand je sortais de la maison, je trouvais Cody la plupart du temps en train de fumer une cigarette, assis sous son porche, puis il rejoignait l’allée, il savait quoi faire : prendre la grande glacière, sortir du garage la caisse à bouteilles de lait en plastique qui contenait tout le nécessaire pour le barbecue et balancer le tout à l’arrière de la voiture, avant d’aller chercher les chiens.

Quand on a quitté Midland pour Irving, on a pris Kelly avec nous. C’était un pitbull au poil blond et à la truffe rouge. C’était une chienne de grande taille pour sa race, elle dépassait un peu mon genou et pesait un peu moins de 30 kg ; c’était que du muscle. On a fait s’accoupler Kelly avec le pitbull d’un ami et j’ai fini par garder l’un des chiots que j’ai appelé Spike.

Kelly était un bon chien, mais Spike était unique. Il avait le poil de la couleur du daim, et avait comme des chaussettes noires aux pattes. Il avait la truffe violet foncé. Il pesait un peu plus de 20 kg, que du muscle, lui aussi. Il était très beau et aurait pu être un modèle pour la race. Et c’est qu’il était futé ! Ces deux chiens avaient été dressés, Cody et moi, on travaillait toujours avec eux.

Ils allaient dans le jardin, derrière notre maison, et c’était comme s’ils savaient quel jour on était, ils étaient prêts à partir. J’ouvrais la porte et leur disait : « Allez ! Dans le pick-up ! ». C’est alors qu’ils s’élançaient puis sautaient au fond de la plateforme du pick-up, prêts à partir. Les chiens adorent rouler dans une voiture ou un pick-up, ils ne vivent que pour ça ! J’attrapais leurs colliers avec des pics et leurs laisses en cuir, on était prêt à décoller.

On démarrait la El Camino et on se mettait en route. Pour cette sortie, on devait s’arrêter au supermarché avant de quitter Irving. On s’arrêtait à la superette la plus proche, Cody restait dans le pick-up avec les chiens et moi, j’entrais dans le magasin et allais directement au rayon boucherie. En général, j’achetais un gros morceau de poitrine de bœuf, mais parfois je choisissais des côtes de porc ou des cuisses de poulet. Je prenais des tomates fraîches, des poivrons, des oignons, un sac de charbon de bois, et on était repartis.

Le prochain arrêt, c’était la Northwest Highway, c’est à dire la piste de course. Là, on faisait le plein de la El Camino et on achetait de la bière. En général, on prenait un pack de Budweiser et deux sachets de glace que l’on vidait dans la glacière avec la viande et les autres aliments.

Puis on reprenait la voie rapide et on partait vers Grapevine, au Texas. C’est là qu’est le lac Grapevine. La El Camino avait un autoradio, c’était 30 ans en arrière, donc là, c’était des cassettes quoi. Cody en avait toujours 2 ou 3 dans sa poche, des cassettes de Heavy Metal. Metallica, Slayer, Anthrax. On mettait la musique à fond et on roulait à toute berzingue, pressé qu’on était d’arriver au lac.

Le trajet durait peut-être une demi-heure, et une fois arrivé au lac, il y avait un endroit en particulier où on allait, où tous les motards se réunissaient. Quand il faisait beau, on pouvait voir 50, voire 75 Harley Davidson, toutes chromées, garées en file dans la partie en bordure du lac aménagée en parc géré par l’État. On se dépêchait car on voulait absolument l’une de ces tables couvertes dotée d’une grille de barbecue insérée directement dans la dalle de ciment. C’était peine perdue si on arrivait après midi ! Toutes les tables et leurs grilles étaient prises. Mais on s’est jamais retrouvé le bec dans l’eau. On garait le pick-up dans la petite zone et on déchargeait tout le matos et la barbaque. On sortait les chiens, mais on les tenait avec nos laisses de deux mètres parce qu’il y avait d’autres chiens et d’autres personnes qui couraient, on ne voulait pas d’embrouilles avec quelqu’un si l’un de leurs chiens se faisait mordre par les nôtres.

Cody, c’était toujours le DJ. Il ouvrait les portières de la El Camino et mettait le son à fond, il adorait la chanson « Ride the Lightning » de Metallica, et depuis ce jour, chaque fois que j’entends une musique de cet album, je repense à ces moments-là et à mon vieil ami. On en était alors à 3 bières et comme d’habitude, il roulait un joint, on le fumait, puis je jetais le charbon de bois sur le grill, avant de l’arroser avec le liquide combustible qui faisait partie du matériel que l’on prenait pour nos sorties barbecue au lac. Après avoir laissé le charbon de bois s’imbiber du liquide 10 minutes, je l’allumais. Ce feu, il était grand et vif, et les flammes nettoyaient le grill. Pendant que le charbon brûlait, je préparais la nourriture, c’était moi le cuistot. J’ai toujours été un cuistot ! Haha ! En général, ça se passait comme ça : je prenais le papier aluminium et j’étalais deux morceaux d’environ 50 cm de côté avant d’ouvrir la poitrine et de la déposer sur le papier. Je l’assaisonnais avec du sel, coupais le poivron vert en morceaux, puis les oignons et les tomates en tranches avant d’en recouvrir le grand morceau de viande. Je refermais la poitrine, vérifiais quel l’alu soit bien étanche et c’était parti pour la cuisson. Je prenais les pommes de terre et les enroulais dans du papier aluminium avant de les jeter dans le charbon de bois, c’était comme des pommes de terre cuites au four ! Puis je mettais la poitrine emballée dans le papier aluminium sur le grill et la laissait cuire.

Pendant que la nourriture cuisait toute seule, nous, on buvait quelque chose comme 6 bières chacun, on fumait parfois quelques joints de plus et on restait assis sur le hayon de la El Camino, à regarder les gens passer. On en voyait de tous les genres : des couples âgés qui avaient certainement été des hippies quand c’était dans l’air du temps, des motards et un paquet de nanas ! Haha ! On avait évidemment nos chiens avec nous, et c’est alors que Spike entrait en action. C’était un chien magnifique, et je n’ai toujours pas vu de fille passer devant sans s’arrêter pour le caresser et faire connaissance avec lui : le moyen parfait d’engager la conversation ! Haha ! Évidemment, les amis que l’on voyait aux courses de rue se pointaient, et on se retrouvait avec toute une bande de potes là-bas aussi. Parfois mes frères se radinaient, sinon il y avait des semaines où on allait tous ensemble au lac. C’était la belle époque. On avait de la bonne musique, de la bière fraîche et de chouettes amis avec qui discuter, c’était génial. Après 4 ou 5 heures, les grillades étaient parfaites. Et après avoir bu 6 ou 8 bières fraîches, on avait faim ! Haha !

On prenait les conserves de haricots et de maïs, on marquait un creux sur le côté des boites et on les plaçait sur le feu pendant environ 30 minutes avant de passer à table. On accompagnait le tout d’un grand morceau de pain à l’ail enroulé dans du papier aluminium que j’avais aussi acheté au supermarché. Le temps que les haricots et le maïs aient fini de chauffer et que le creux sur le côté de la boîte ait fait « pop », le pain était chaud et prêt à être mangé. On retirait le tout du grill et on entamait le repas. La poitrine de bœuf était parfaite : tendre, moelleuse, accompagnée des légumes qui avaient cuit sur le dessus. Les pommes de terre aussi : la peau était croustillante et l’intérieur chaud et moelleux, ça faisait fondre le beurre. Et le pain, c’était la touche finale ! C’était parfait, rien à redire. On mangeait jusqu’à plus faim, tout comme les chiens. Pour moi, c’était ça le bon vieux temps… Tout m’était instantanément revenu à l’esprit en lisant l’article dans le magazine. Pour moi, c’était le paradis !

Charles D. FLORES #999299

Unité Polunsky, Couloir de la mort, Texas

Samedi 27 juin 2020

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