QUI ES-TU?

NOUVELLES DU COULOIR DE LA MORT – Le 6 avril 2018.

QUI ES-TU ?

« Je crois que l’imagination est plus forte que la connaissance,

Que la fiction a plus de force que l’histoire,

Que les rêves sont plus puissants que les faits,

Que l’espoir l’emporte toujours sur l’expérience,

Que le rire est le seul remède contre le chagrin

Et je crois que l’amour est plus fort que la mort » Robert Fulghum, « Le Credo du conteur »

 

Vous êtes-vous déjà réellement interrogé sur qui vous êtes ? Au genre de personne que vous êtes, jour après jour ? Quelles sont les expériences que vous avez vécues qui ont forgé votre personnalité ? A quoi votre enfance a-t-elle ressemblé ? De quoi étaient remplies vos journées d’école quand vous étiez jeune ? Etiez-vous la coqueluche des cours de récré ? Quels genres d’activités extrascolaires pratiquiez-vous ? Qu’aimiez-vous faire après l’école ? Aimiez-vous ces passe-temps ? A quoi ressemblait votre vie à la maison quand vous avez mûri et que vous êtes devenu adulte ? Quels types de relations aviez-vous ? Quel travail avez-vous exercé au cours de votre vie ? Quels sont les événements que vous avez traversés qui ont eu une influence s’ordre psychologique sur votre caractère ? Qui êtes-vous et qu’est-ce qui fait que vous êtes vous ???

Tandis que je m’interroge ainsi aujourd’hui, je me rends compte que lorsque j’étais adolescent puis jeune adulte, j’étais bien incapable de me poser ces questions et plus encore d’y répondre. Après 48 années d’existence, je sais que ce que nous vivons façonne notre personnalité, sachant que nous correspondons à la somme de nos expériences et pour moi, cet état de fait stimule la réflexion.

J’ai toujours été quelqu’un de créatif. Je repense à mes années d’école primaire. Je me remémore à quel point j’aimais lire et écouter les histoires que l’on nous racontait. Je me rappelle qu’une de mes activités préférées, enfant, quand j’allais à l’école, c’était de me rendre à la bibliothèque. Nous étions autorisés à explorer les rayonnages de la partie réservée à la littérature enfantine, et à choisir deux livres à emprunter et à ramener chez soi. J’adorais ça. La bibliothécaire demandait aux enfants de notre classe de s’assoir tout autour d’elle et elle nous lisait une histoire. Quand j’étais jeune enfant, que j’avais entre 8 et 10 ans, ces expériences m’ont profondément marqué. Un monde dont j’ignorais tout m’était révélé grâce aux livres, par le biais d’une histoire que je pouvais imaginer dans ma tête. Pour moi, c’était magique. J’ai appris, à un âge tendre, que l’imaginaire était plus puissant que la connaissance. J’ai aussi appris que la fiction avait plus de force que l’histoire grâce aux récits que j’écoutais et aux sujets dont je m’informais par la lecture, de par la façon dont ils me faisaient voyager vers d’autres époques, d’autres univers et d’autres réalités.

J’y repense aujourd’hui. Combien d’hommes du couloir de la mort du Texas ont recours à leur imagination et à la fiction pour faire face à cette existence de confinement et de solitude qui vous broie l’âme et qu’ils sont contraints de supporter ? En l’occurrence, l’imaginaire est plus fort que la « connaissance » que la personne en question a du fait qu’elle a été condamnée à mourir par injection létale. Les fictions, les légendes qu’elle lit ou écoute à la radio sont plus puissantes que l’histoire qui a abouti à sa condamnation à mort.

J’ai raconté à quelques amis proches ici que lorsque j’étais jeune, la principale raison qui m’ait poussé à fréquenter des types peu recommandables et à me mettre à consommer des drogues et de l’alcool quand j’étais jeune adolescent, c’est le fait que je n’avais jamais eu de rêve. Je n’ai jamais eu de but, d’objectif plus important que toute autre chose dans ma vie, et que j’aurais poursuivi sans rien laisser m’en détourner.

Je ne sais pas vraiment pourquoi je n’avais pas de rêve et donc pas de motivation. Toujours est-il que sans rêve, j’étais comme un navire balloté par les flots sur l’océan, sans véritable cap à maintenir. Ce manque de discipline, cette absence de voie à suivre allait commencer à me coûter cher, car c’était le début du chemin qui allait me mener au couloir de la mort du Texas.

Cependant, une chose incroyable s’est passée lorsque je suis arrivé dans le couloir de la mort. La vie m’a obligé à m’assoir et a obtenu de moi mon attention complète. Elle a commencé à m’enseigner les leçons que j’étais destiné à apprendre, et qui ont donné lieu à un changement véritable et durable. Je suis passé du « mauvais gars » à qui il arrivait de faire deux trois bonnes actions au « chic type » qui, parfois, commet quelques impairs. Et ce faisant, je me suis rendu compte que mon objectif, mon rêve dans la vie était de devenir l’homme que mes parents avaient  souhaité faire de moi grâce à leur éduction. Un être humain fort et bienveillant, qui œuvre pour le bien et réalise ce qu’il convient de faire car c’est la seule chose valable qui soit. Lorsque je me suis rendu compte de ce qu’était mon rêve et de la façon dont ce rêve s’imbriquait à mon combat pour la liberté, j’ai su, sans l’ombre d’un doute, que les rêves étaient plus puissants que les faits.

Avec les rêves vient l’espoir, car ils vont de pair. Je me souviens du jour de mon arrivée dans le couloir de la mort du Texas, victime d’une injustice. Je connaissais la musique : à cause de mon addiction aux drogues, de mes liens avec des personnes peu fréquentables et de ma fuite lorsque les autorités étaient à mes trousses,  fuite motivée par la peur, il était facile pour les procureurs d’obtenir une condamnation à la peine de mort lors du procès.

Ce comportement délinquant avait permis aux procureurs d’induire volontairement en erreur le juge et le jury, grâce aux mensonges de nombreux individus qui ont avancé m’avoir vu avec le meurtrier qui était passé aux aveux dans le cadre de ce crime. Tout en prenant bien soin de passer sous silence le fait que ces personnes faisaient elles-aussi face à des chefs d’inculpation au pénal et que grâce à  ces mensonges et faux témoignages, elles sauvaient leur peau. Et aussi en taisant comment, après avoir fourni aux procureurs les faux témoignages nécessaires, ces personnes ont pu rentrer chez elles et ainsi s’en tirer à bon compte.

Je savais que j’étais victime d’une injustice et me trouvais bien en peine d’expliquer comment cette injustice avait été commise. Malgré tout, je me raccrochais à l’espoir que d’une façon ou d’une autre, un jour, je trouverais la façon et les moyens de prouver que les poursuites engagées contre moi et que ma condamnation était sans fondement.

L’audience en examen de preuves qui s’est tenue fin 2017 dans mon dossier a marqué le début de la concrétisation de cet espoir. Dans le cadre de cette audience, mon espoir que la violation des principes et procédures par les autorités, à l’origine de cette erreur judiciaire dans mon dossier, soit mise à jour a commencé à devenir réalité. Je voulais que l’on sache que si chaque faute, chaque fausse preuve et chaque faux témoignage n’avait pas été mis sur la place publique, c’était uniquement parce que notre capacité à présenter ces preuves factuelles était limitée par les tribunaux.

C’est ainsi que mon espoir a commencé à triompher de ce vécu de condamnation injustifiée.

Le fait est qu’il ne fait pas bon vivre dans le couloir de la mort du Texas. Il y existe peu de choses qui se détachent du quotidien dont on puisse se réjouir ou qui nous donnent le sourire dans ce camp de la mort des temps modernes. C’est pourquoi c’est une bataille de chaque jour de rester positif ici et de conserver sur la vie un regard où le négatif ne l’emporte pas.

L’une des choses qui m’aide le plus ici, c’est de rire. Lorsque je m’applique à passer le meilleur moment possible avec mes amis du couloir de la mort, nous modifions la réalité qui est la nôtre. Nous passons  de la sombre réalité qui veut que la plupart d’entre nous soient à jamais privés de liberté à un monde joyeux et lumineux de rires et d’humour.

Il se peut que nous nous souvenions d’une anecdote amusante ou dingue qu’un autre prisonnier nous a racontée ou qu’il a vécue. Ou encore que nous nous moquions d’un ordre insensé que les gardiens sont contraints d’exécuter à cause leurs supérieurs. Rire et chanter malgré cette tempête qu’est la vie dans le couloir de la mort du Texas casse cette emprise que la souffrance a sur nous. Ces entraves que ces diables nous imposent ne sont rien à côté de la bonne humeur et de l’énergie positive que nous partageons entre nous. J’en fais l’expérience chaque jour que Dieu fait.

Au cours de ces 20 années passées dans le couloir de la mort, j’ai vu certains de mes meilleurs amis disparaître à jamais dans les rouages de cette machine de mort dont nous sommes prisonniers. Des hommes que j’ai aimés comme des frères, des êtres humains forts qui, dans une autre vie, une autre réalité, auraient pu accomplir de grandes choses si on ne les avait pas envoyés dans le couloir de la mort, si on ne leur avait pas ôté la vie au nom de l’(in)justice. L’unique chose qui soit plus forte que leur mort, c’est l’amour qu’ils ont partagé avec les autres. L’amour de leur famille, de leurs amis et l’amour pour un autre avec qui vous avez partagé votre existence en vivant sous le coup d’une condamnation à mort. Même après leur disparition, pendant des années et des années, l’amour qu’ils ont partagé avec les autres demeure. Ainsi, l’amour est toujours plus fort que la mort.

Voilà quelques unes des raisons pour lesquelles je suis d’accord avec le Credo du Conteur de Robert Fulghum et pour lesquelles j’essaie de vivre selon ces préceptes et n’ai d’autre choix que de raconter l’histoire de ma vie et faire du mieux que je puisse, avec les capacités qui m’ont été données.  Parce c’est la moindre des choses.

AMOUR, PAIX, ESPOIR ET RIRES !

Charles D. Flores, N° 999299

Le  6 avril 2018.

Couloir de la mort du Texas.

 

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