NOUVELLES DU COULOIR DE LA MORT DU TEXAS – le 2 septembre 2018.

NOUVELLES DU COULOIR DE LA MORT DU TEXAS – le 2 septembre 2018.

« Il ne sert à rien d’attendre l’inspiration. Il faut aller la chercher avec un gourdin. » – Jack London

C’est dur d’être un humain. Que l’on vive une existence privilégiée, dans le luxe, ou que l’on se trouve confiné dans le couloir de la mort du Texas, on reste soumis aux mêmes aléas : le vieillissement, la maladie et la mort. Je n’ai jamais bénéficié de privilèges ni vécu dans le luxe, alors, je ne peux qu’imaginer ce que ce doit être, mais j’ai une connaissance intime de ce qu’est la vie dans le couloir de la mort du Texas. Car je suis un détenu du couloir de la mort du Texas. Les meilleurs jours, faire face à la réalité de ma détention dans ce camp de la mort d’aujourd’hui relève du défi. Les pires jours, cette situation est propice à l’éclosion d’une véritable crise.

Comme nous le savons tous, il est extrêmement difficile de préserver notre capacité à fonctionner en plein milieu d’une crise. En ce qui me concerne, la moitié du temps, j’ignore la cause de la crise que je subis. Cela peut être une bien mauvaise surprise qui m’a pris de court, mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Sous la surface fourmillent tout un tas de traumatismes non résolus, de la peur, de l’anxiété, de la fierté et du stress.

Et laissez-moi vous dire, c’est souvent difficile de comprendre ce qui se passe lorsque vous vivez à l’isolement – coupés des êtres que vous aimez le plus et en qui vous avez le plus confiance. Il n’est pas une âme dans le couloir de la mort du Texas qui ne souffre de traumatismes et de problèmes non résolus. Et même si l’on avait un milliard de dollars et que l’on jouissait de tout ce dont on peut rêver dans le couloir de la mort du Texas, on serait chaque jour soumis à des événements traumatisants. On se trouve dans un abattoir où les gens que l’on connaît, dont de nombreux détenus que l’on considère comme des amis, sont assassinés au nom de l’(in)justice. Mais je m’égare…

C’est un fait : notre cœur recherche le bonheur, nous aspirons à être aimés des autres et à les aimer. Seulement, lorsque les choses dérapent, on est contraint de mettre en place des stratégies de survie pour nous protéger de la douleur. L’un des moyens de défense les plus communs consiste à dresser des murs tout autour de notre cœur pour éviter de continuer de souffrir. Mais cette stratégie entraîne de nombreux « effets collatéraux » négatifs : on devient insensible et replié sur soi ou triste et déprimé. Ou bien on est anxieux, on a peur, on est en colère et on est agressif.

Il est facile de décrire ce qui se passe quand on n’est pas pris dans ce terrible cycle qui, pour moi, comporte tous les aspects que j’ai cités. Lorsque je me retrouve au cœur d’une crise majeure, je suis complètement désemparé ; c’est comme si j’étais au beau milieu d’une gigantesque tempête de sable et que je ne pouvais rien voir ni rien entendre ni rien sentir. Quand cela arrive, mes défenses fonctionnent à plein régime et mon cerveau et mon corps sont inondés d’adrénaline – je suis prêt à fuir ou à me battre. Et ceux qui me connaissent bien savent que je ne suis pas du genre à prendre mes jambes à mon cou.

Au cours des quelques derniers mois, c’est comme si j’avais perdu ma voix. Ceux qui suivent sauront que je n’ai pas publié de nouveaux billets ces derniers temps. Pour que je sois en mesure d’écrire, je dois avoir la pleine maîtrise de mes capacités pour atteindre et conserver toute l’attention, l’énergie et la motivation dont j’ai besoin pour partager mes pensées sous une forme écrite. Si je ne suis pas dans cet espace, alors le puits est à sec.

Lorsque le puits est à sec pour moi, cela veut dire que je vis une vraie crise, qu’il me faut trouver le motif de cette nouvelle catastrophe et y faire face sans attendre. Parce que, peu importe ma colère ou mon traumatisme, je ne peux pas me figer sur place. Je ne peux pas rester silencieux, engourdi, triste et déprimé. Non, je dois créer en moi un espace pour prendre de la distance par rapport au problème et m’y confronter. Je dois tenter d’éclaircir ce qui s’est manifesté dans le monde extérieur et qui est à l’origine de cette spirale destructrice et tenter de le résoudre. C’est le minimum. Parce que mes actes sont le socle sur lequel je m’appuie et que je dois à tout prix mettre fin à l’emballement, me ressaisir et être présent à ce qui est en train de se passer – et ensuite résoudre le problème.

Je repense aux 20 années qui se sont écoulées depuis le début de mon incarcération dans le couloir de la mort du Texas et à la façon dont « l’école de la vie » n’a cessé de m’enseigner les leçons dont j’aurais besoin pour survivre. Je reste reconnaissant de cette expérience vécue dans cette existence parce que sans elle, je n’aurais pas pu apprendre ces leçons essentielles. L’une de ces leçons, c’est que Dieu/l’Univers fait toujours attention à notre situation. Il sait quand tu es blessé mais continues de participer au « jeu de la vie ». Et lorsque tu es blessé, lorsque tu souffres, l’une des meilleures choses que tu puisses faire, c’est d’aider une autre âme en peine. Si on peut s’élever à ce niveau, on aura accompli quelque chose de formidable et l’on en ressortira tous deux guéris, parfois juste un peu, parfois considérablement. On ressortira de cet échange plus fort l’un et l’autre.

Il y a peu de temps, une amie très chère a subi une grande perte dans sa vie et ce n’est pas facile pour elle. Or, lorsqu’elle est confrontée à des difficultés, moi aussi, je me sens concerné. Et ma nature est telle que je dois aider les gens que j’aime, je suis comme ça, c’est aussi simple que ça. Cela fait environ un an maintenant que l’une de mes meilleures amies et moi discutons d’un projet d’écriture. Il y a peu, elle m’a demandé d’écrire pour elle le descriptif des personnages principaux de notre livre, pour lui occuper l’esprit et lui éviter de trop cogiter sur le reste, et j’ai accepté. A ce moment de ma vie, j’avais des hauts et des bas, mais j’étais un peu cachotier et n’en parlais à personne, parce que je suis un ours dur à cuire, pas vrai ?!! A ce moment précis, je n’étais pas en mesure d’écrire parce que je ne parvenais pas à trouver ma voix. Et la vie a continué à m’apporter son lot de bonnes et de mauvaises nouvelles, et puis, mon amie a subi cette grande perte et savoir à quel point elle souffrait m’a beaucoup affecté. Il était pour moi inacceptable de ne pas trouver un moyen de l’aider. Peu importe que je n’aie pas le moral, peu importe que j’aie l’impression d’être le plus malheureux de la terre, il FALLAIT que je sois là pour mon amie.

Alors, je m’y suis mis. Je me suis installé à ma machine à écrire et j’ai commencé à lui décrire les personnages. La première biographie de personnage que j’ai écrite faisait 6 pages. La suivante 5 pages et je n’en revenais pas : une fois lancé, l’histoire est vraiment venue toute seule. C’était génial ! Et c’était encore plus génial de me dire que ma précieuse amie aurait ce qu’elle m’avait demandé et qu’elle pourrait se concentrer sur notre projet et éviter de ruminer.

Et une chose étonnante s’est produite une fois que j’ai été capable d’aider mon amie alors que je souffrais : j’ai commencé à aller mieux. J’ai créé l’espace dont j’avais besoin pour établir ce qui n’allait pas chez moi. La réponse n’a rien d’inédit, en résumé, c’est le fait de ma détention dans le couloir de la mort du Texas depuis 20 ans. Les problèmes surviendront toujours, c’est comme ça, c’est la vie, rien d’étonnant à ça.

Il y a environ 3 semaines, moi et les autres gars de ma section de l’unité B avons gagné le gros lot à « qui-gagne-perd » ! Nous avons tous été transférés à l’unité A. Nous sommes passés d’une zone à la température fraîche à une zone étouffante, sachant que le soleil se couche sur le mur qui se trouve à l’arrière de notre bâtiment. L’antenne radio ne fonctionnait pas et je me trouvais très précisément à trois mètres de la zone réservée aux condamnés dont la date d’exécution a été fixée. Cette section est contiguë à la nôtre.

Sur le moment, c’était l’horreur, c’était tout simplement insupportable. J’ai passé 5 mois dans cette zone en 2016 et c’est bien le dernier endroit où j’ai envie de me trouver, le dernier endroit où j’ai besoin de vivre. Ceci dit, jour après jour, les choses ont commencé à s’améliorer. Le système de refroidissement de l’air a été réparé, si bien que je ne suis plus obligé de dormir sur le sol de béton pour ne pas suer toute la nuit durant. Puis, ils ont fait en sorte que l’antenne radio fonctionne à peu près correctement. Ces améliorations m’ont aidé à prendre de la distance et à mettre en perspective mes soucis. Par rapport à ce que subissent mes frères dans l’antichambre de la mort, ma situation est gérable. Bien sûr, ça craint, mais je peux y faire face, et c’est ce que j’ai fait. J’ai intensifié mes efforts pour conserver mes exercices spirituels : la méditation et la prière. J’ai fait plus d’exercice physique et me suis appuyé sur le fait que j’avais réussi à retrouver ma voix pour ma précieuse amie. Et même si ma voix n’est pas parfaite, malgré le côté laborieux de ce dernier billet, ma voix est bien là et j’en suis heureux. Je me rappelle sans arrêt la chance que j’ai et suis extrêmement reconnaissant de tous les aspects positifs de ma vie. Parce que je ne peux pas me tromper si je vis dans la gratitude, et vous non plus.

Et puis, vous savez, parfois, cela ne sert à rien d’attendre l’inspiration ou la réponse à vos malheurs, il faut aller les chercher avec une masse !

AMOUR PAIX ET ESPOIR !

Charles D. Flores #999299

Couloir de la mort du Texas

Le 2 septembre 2018.

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