Nouvelles du couloir de la mort du Texas – 13 avril 2019

« La joie subversive, c’est la capacité de changer les larmes en éclats de rire, des éclats de rire qui nous permettent de reconnaître à quel point le voyage est difficile, et de nous réjouir de notre humanité et de notre humour au beau milieu de ce combat acharné. C’est la vraie liberté de l’esprit. »  Dr Cornel West.

 

Depuis l’an dernier, je fais très attention à la quantité d’affaires personnelles que je garde dans ma cellule, à cause du renforcement des restrictions concernant ce que je suis autorisé à posséder.  Et pour cette raison, je ne reçois plus autant de livres qu’auparavant. Trop souvent, je trouve que je suis facilement distrait, et parfois, je commence un livre, puis il se passe quelque chose, je pose le livre, un mois ou deux filent, puis c’est la fouille qui revient, et dans ma cellule je n’ai que des livres à moitié lus.

 

Il m’est arrivé énormément de choses dernièrement. J’ai connu beaucoup de stress, j’ai subi tristesse et déprime, et l’un des moyens qui m’a permis de faire face à ce que je vivais, c’est la lecture de livres, de romans, de textes spirituels, de livres de développement personnel, de livres sur l’écriture de scenarios, etc.… Et par ces lectures, j’ai redécouvert à quel point les livres sont formidables et comment je peux facilement me perdre dans les univers qu’ils recèlent. Pour une personne incarcérée, l’une des meilleures choses à vivre, c’est de lire un livre qui est tellement captivant que vous oubliez que vous êtes en prison ou dans le couloir de la mort, et qu’on vous a volé votre liberté. Les murs, les barreaux et les barrières se mettent à se dissoudre, votre esprit est libre de voler ici et là, dans tout l’univers créé par le livre. Puis quelque chose se passe dans ce monde en trois dimensions : c’est l’heure du repas ou le décompte des détenus, les gardes viennent frapper à votre porte, captent votre attention, vous quittez un monde imaginaire et retrouvez celui-ci. Mais sitôt vous en avez terminé avec ce qui vous a dérangé, vous reprenez le livre et retournez bien vite dans l’univers qu’il décrit !

 

Il y a un livre que j’ai réussi à sauver et que je garde toujours avec moi : c’est celui écrit par le Dalaï Lama et que je lis et relis encore depuis plus d’un an maintenant. Je trouve que cet homme m’aide à mettre en perspective toutes les expériences de ma vie. Parce que je vis la solitude (je suis enfermé dans une cellule de 5.57 m² 22 heures par jour, dans le couloir de la mort, à l’isolement depuis 20 ans maintenant),  il est facile de perdre pied dans le tourbillon de mes pensées. C’est pour cela qu’il est bon d’avoir un point de repère comme la voix du Dalaï Lama dans ma vie, surtout en ce moment, alors que la perte récente que j’ai vécue me paraît toujours aussi grande.

 

Vivre et aimer, mourir, connaître la perte, tout ça fait partie de la vie.  Et personne ne nous a jamais promis que ce voyage incroyable serait facile. Mais peu importe la difficulté, l’intensité de nos souffrances, la portée de nos pertes, ce qui dépend complètement de nous, c’est la façon dont on réagit, dont on fait face. De bien des manières, je crois que personnellement, je traverse les étapes de ma vie par épisodes successifs, et qu’ainsi que je me prépare à faire face à tout nouveau défi, chaque fois plus grand, tandis que je poursuis mon chemin pour aller là où je dois aller. Parce que nous traversons tous des épreuves ou des évènements qui doivent nous conduire vers notre destinée.

 

Il est une chose que m’a rappelée le Dalaï Lama ce matin, c’est qu’un évènement peut être considéré de différentes façons. Et chaque nouvel évènement de la vie apporte de nouvelles opportunités. C’est tellement vrai. Tout spécialement pour moi. Si je n’avais pas été envoyé dans le couloir de la mort, je n’aurais jamais rencontré les meilleurs, les plus sincères et les plus fidèles amis que j’ai aujourd’hui dans la vie. Je n’aurais jamais pu connaître ces âmes incroyables disséminées dans le monde entier. Et je ne serais rien sans ce cercle d’amis hors du commun ; il y a longtemps que j’aurais abandonné le combat et je n’aurais laissé derrière moi que quelques chansons tristes et un petit monticule dans la terre.

Tout ça fait que ma vie n’est pas facile. Mais vous savez quoi ? Je l’accepte volontiers. Parce que je suis très aimé, et que toute cette affection et cette compassion m’ont permis de comprendre ce qu’est la joie subversive. Et grâce à l’impressionnante puissance de la joie subversive, je change ma façon de vivre et ma façon de réagir à ce qui m’arrive. Quelle est l’origine des événements qui m’apprennent ces leçons de vie ? C’est le fait d’être ici, dans le couloir de la mort, pour un meurtre que je n’ai pas commis. C’est « du lourd », c’est profond, frères et sœurs, et je continue d’apprendre.

 

Quand j’observe ma situation sous tous les angles possibles, je comprends cette vérité absolue et je suis capable de changer les larmes et la tristesse en joie et en bonheur. Parce qu’il y a une raison à tout ça ; cette raison se trouve dans ces nouvelles chances d’apprendre et de vivre. Et j’en suis heureux.

 

Le Dalaï Lama cite aussi un adage tibétain qui dit ceci : «  Votre pays s’étend partout où vous avez des amis, vous êtes chez vous partout où vous recevez de l’amour. »

 

Quand j’ai lu ces mots ce matin, j’en ai eu le souffle coupé. Parce que l’un des soucis qui me préoccupe le plus, c’est que je ne peux plus revenir chez mes parents. Rien que d’y songer, d’admettre que je n’ai plus de chez-moi, mon cœur se serre de douleur, de tristesse et de chagrin.

 

Mais sa Sainteté le Dalaï Lama m’a montré que cette pensée était un leurre. Parce que j’ai des ami(e)s  littéralement partout dans le monde : en Europe, en Australie, en Nouvelle-Zélande, et partout aux États-Unis. Et je reçois de l’amour de tous ces pays. Donc, je suis chez moi dans chaque pays, dans chaque ville, partout où je reçois de l’amour, et cette vérité indiscutable, qui fait partie de ma vie, a un effet infiniment réconfortant et m’apaise. Ainsi, l’angoisse, la peur que je ressens à l’idée que je suis sans domicile, que je n’ai nulle part où aller disparaissent. En réalité, j’ai une multitude de maisons où aller. Je dois juste me concentrer sur mon objectif : retrouver la liberté et je pourrai m’y réfugier !

 

Peu d’âmes sont aussi riches en amour que moi. J’en serai éternellement reconnaissant. J’espère aussi être capable d’exprimer comme il se doit mes remerciements et ma gratitude pour tout l’amour qui m’est donné. Et encore une fois, je vous aime tous et toutes.

 

Amour, Paix, Espoir et Rires aussi.

 

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