Ma religion

DES NOUVELLES DU COULOIR DE LA MORT DU TEXAS – LE 16 MARS 2018

« Voici ma religion, elle est toute simple. Elle n’a pas besoin de temples ni de philosophie compliquée. Notre temple, c’est notre cerveau, notre cœur. Sa philosophie, c’est la gentillesse » Dalaï-Lama

Chacun sait que la vie compte ses hauts et ses bas, ses montagnes et ses vallées. Que l’on soit à l’isolement dans le couloir de la mort du Texas ou que l’on vive à New York City, c’est le lot de chacun. Que l’on ait des millions dans un compte en banque suisse ou que l’on soit un prisonnier sans le sou, on est tous passés par des pics et des creux.

Lorsque je repense à ma vie, je me dis que des hauts et des bas, j’en ai connus un bon paquet, surtout si l’on garde à l’esprit que je suis dans le couloir de la mort du Texas pour un crime que je n’ai pas commis. Et durant ces 20 années d’incarcération, la vie m’a enseigné de nombreuses leçons qui m’ont aidé à tenir bon et à profiter le plus possible de ma vie. Une grand part de ma qualité de vie dépend du point de vie que je porte sur mon existence. Je suis, parce que je l’ai décidé, quelqu’un de positif, d’optimiste et de joyeux, et je m’efforce d’être en paix avec moi-même. Cependant, ce n’est pas toujours facile ; lorsque les gardiens me laissent enfermé dans une cabine de couche de 1,50 m sur 3 pendant une heure de long, je ne suis pas content, et c’est alors difficile de me sentir en paix. Malgré tout, je suis la plupart du temps une personne positive et joyeuse et l’une des clés qui me permet de continuer de voir la vie ainsi, c’est la gentillesse que je manifeste envers les autres.

Comme vous pouvez l’imaginez, ici, nombreux sont ceux qui sont à l’opposé de ce vers quoi je tends. Etre enfermé dans une cellule de la taille de votre salle de bains aura cet effet-là sur vous, surtout si vous n’avez aucune ressource en vous pour aller mieux. Lorsque vous être un prisonnier du couloir de la mort du Texas, sans amis ni proches pour vous soutenir, c’est facile d’être négatif. Lorsque vous laissez les effets secondaires de la mise à l’isolement vous donner envie de vous retirer du monde et de ne jamais quitter votre cellule, alors, vous pouvez devenir cynique et pessimiste, et voir constamment le pire en chaque situation. Et ce qu’il y a de pernicieux là-dedans,  c’est que les diables qui ont créé la mise à l’isolement appliquée au Texas connaissent ses effets sur les personnes laissées ainsi en cage pendant des années, voire des décennies. Car, dans leur esprit, un détenu à l’âme brisée est plus facile et gérer et à maîtriser.

Je connais les effets de la mise à l’isolement sur les détenus. Et malgré ce que je sais, m’efforcer de ne pas laisser ces effets prendre le dessus sur moi relève du combat. Cependant, de nombreux hommes ici n’en ont aucune idée et, de ce fait, ils sont ignorants de ce qui leur arrive. Que vous soyez un prisonnier qui vit ici depuis 25 ans ou un détenu qui vient d’arriver dans le vouloir de la mort du Texas, si vous ne le savez pas, vous ne pouvez pas le deviner.

Depuis mon retour à Polunsky, après mon séjour à la maison d’arrêt du comté de Dallas, j’ai été particulièrement attentif au fait que de nombreux hommes se débattent pour simplement garder la tête hors de l’eau jour après jour ici. Et croyez-moi, je sais pourquoi – ici, c’est l’enfer ! Et, parce que j’en ai conscience, je me fixe pour objectif de tirer avantage de la situation, et, si possible d’aider ceux qui sont autour de moi. Si je suis capable d’œuvrer pour le bien et d’aider ceux qui ont mal et qui souffrent, en même temps que je fais face à mes propres souffrances au long cours, alors, je serai satisfait. Et, ce qu’il y a de merveilleux quand on aide quelqu’un d’autre, alors que l’on a besoin d’aide  soi-même, c’est que l’on ressort tous deux apaisés et un tout petit peu guéris de cet échange.

L’autre jour, je suis allé dans la salle de jour, de l’autre côté de l’aile. J’essaie de sortir de ma cellule au moins quatre fois par semaine, parce que mon cerveau et mon corps en ont besoin. Je passe toujours un bon moment lorsque je quitte ma cellule, et je mets un point d’honneur à sourire et à rire et à m’amuser autant que je le peux. Ainsi, je me sens mieux, car faire marcher les zygomatiques a un effet thérapeutique. Chaque fois que j’ai pu sourire et rire et passer un bon moment avec les gars qui se trouvent ici, je me suis ensuite senti bien.

J’étais donc en pleine promenade lorsque j’ai jeté un œil en direction de l’autre salle de jour et, à ma grande surprise, j’y ai vu un ami prénommé Robert. Ma première réaction fut : « Hé ! Mais qu’est-ce que tu fais là ? ». J’ai dit ça, parce qu’il sort rarement de sa cellule Ce n’est pas un mauvais gars, c’est juste qu’il sort peu et qu’il est renfermé. Alors, ça m’a fait plaisir de voir qu’il était sorti, et j’ai aussitôt commencé à lui parler. On a commencé par aborder mes sujets habituels ici : ce qui nous a occupés ces temps-ci, comment ça va etc. Et, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, un sourire s’était dessiné sur les lèvres de mon ami, et Robert et moi partagions un moment de rigolade. C’était extraordinaire de le voir sourire, et même rire, et prendre du plaisir, et, pendant ces quelques rares moments, l’ombre et le malheur de ce terrible endroit qu’est le couloir de la mort du Texas se sont fait un peu oublier, et ne restaient que deux amis en train de partager une énergie positive et bienfaisante. A un moment, je le lui ai fait remarquer, je lui ai dit que c’était merveilleux de quitter sa cellule et de discuter avec des amis et de sourire, de rire, bref, de profiter de la vie. Il a acquiescé, et je m’en suis senti très heureux. En un éclair, la promenade était terminée, et je saluai Roberto.

Ce matin, j’ai vu mon ami sortir de sa cellule et se diriger vers les douches. Lorsqu’il m’a vu, son visage s’est éclairé, il m’a souri, et il m’a demandé commet j’allais. Robert avait conservé un peu de cette énergie positive que nous avions partagée il y a quelques jours et cela faisait vraiment plaisir à voir. C’est le pouvoir de la gentillesse à l’œuvre, et cela ne fait que souligner à quel point c’est important pour nous d’être aussi prévenants que possible les uns envers les autres ici.

Il y a un petit nouveau dans mon unité. Il s’appelle Bill. Il est ici depuis novembre, mais je n’ai fait sa connaissance qu’à la mi-janvier, lorsque je suis revenu à l’Unité de Polunsky. Si bien que je n’ai pas eu l’occasion de partager avec lui les conseils nécessaires pour « purger sa peine », les règles de base en vigueur à la prison, ce qu’il faut faire et ne pas faire pour s’adapter et faire en sorte que l’existence se déroule aussi bien que possible. Je crois que c’est naturel pour quelques uns, mais pour d’autres, ce n’est pas le cas, il faut que quelqu’un les guide.

J’ai pu voir comment Bill se conduisait, et je savais qu’il fallait que le lui parle et partage avec lui ce que j’avais appris au fil de ces longues années passées dans le couloir de la mort du Texas. Cet endroit est souvent froid et inhospitalier, et, à cause de petits détails, les autres peuvent se faire une idée négative de votre personne. Si vous décidez de ne pas sortir de votre cellule pour la promenade, les gars vous oublieront. Si vous n’allez pas vous doucher, les gars auront l’impression que vous êtes quelqu’un de négligé et ne voudront pas entendre parler de vous. Si vos vêtements sont douteux et sales, les gars ne vous aimeront pas ; ils diront que vous êtes dégoutant.

Malheureusement, Bill était parti du mauvais pied, à cause de ces petits détails. Toutefois,  c’est quelque chose qu’il peut corriger, s’il le décide, et je pensais à Bill à cause de ça.

Le jeudi,  la promenade se déroule à l’extérieur pour mon unité. Je me trouvais dans ma cellule, en tain d’écouter le tournoi de basket du championnat des universités des Etats-Unis lorsque j’entendis les gardiens, quelques cellules plus loin, emmener quelqu’un en promenade. Lorsque j’ai regardé, j’ai vu que c’était Bill. Lorsque je me suis rendu compte qu’il était allé en promenade, je suis resté en arrêt quelques secondes – je savais que c’était la dernière personne à sortir en promenade et j’avais prévu de rester à l’intérieur pour continuer d’écouter les matches, mais je voyais là une chance de passer le temps de la promenade avec Bill. Donc, lorsque les gardiens sont revenus pour que j’aille en promenade, j’étais prêt et les ai suivis.

C’était une chaude après-midi comme nous en réserve le Texas, la journée était magnifique. Après que les gardiens m’aient ôté les menottes des poignets, et nous aient laissés seuls en promenade à l’extérieur, j’ai engagé la conversation avec Bill. Je lui ai demandé comment il allait, s’il avait besoin de quoi que ce soit…. Il m’a répondu qu’il allait bien et qu’il avait ce qu’il lui fallait. Il a de la famille dans le monde libre, et ses proches sont à ses côtés et le soutiennent. Au bout de quelques minutes, je regarde mon nouvel ami et lui dis, le sourire aux lèvres : « Je suis venu ici pour voir si tu étais fou ou  non ! Et tu n’es pas fou ! » Ha ! Sitôt que j’ai dit ça, nous sommes tous les deux partis d’un grand éclat de rire, et à partir de là, nous avons passé plus de 3 heures ensemble à rire et à passer du bon temps. Ce moment m’a permis de l’informer de quelques principes de base, comme le fait que les gens l’oublieront s’il ne quitte jamais sa cellule pour la promenade. Je lui ai dit aussi que s’il se mettait à penser : « Je n’ai pas besoin de quitter ma cellule, tout ce dont j’ai besoin s’y trouve, pourquoi aller dans la salle de jour ? », ça voulait dire qu’il a besoin de sortir plus que jamais ! Que c’était à cause de l’isolement qui lui perturbe l’esprit qu’il avait des pensées pareilles, et qu’il avait besoin de sortir. Je lui ai suggéré de sortir 2 à 3 fois par semaine et de lier connaissance avec les autres. Je lui ai aussi conseillé de se doucher un jour sur deux, au moins, parce que sinon, les gens risquaient de penser que c’est un malpropre, qu’il sent mauvais. Même chose pour ses vêtements. Je lui ai expliqué comment nettoyer sa cellule au moins un jour sur deux, et, en même temps, de laver ses vêtements avec de l’au chaude et de la lessive qu’on trouve au magasin de la prison. S’il cantine, il aura sa lessive. Il a été attentif à tout ce que j’ai pu partager avec lui ; et il a compris que je lui parlais de tout ça pour l’aider à s’adapter à son nouvel environnement. Je voulais qu’il comprenne tout ça dès le début. En un rien de temps, la promenade était terminée, et nous avons regagné nos cellules. Ma conversation avec mon nouvel ami Bill m’avait fait du bien, j’avais l’impression qu’il avait tenu compte de mes paroles et qu’il convenait que c’était mieux de s’adapter et de s’intégrer à notre univers, à la société du couloir de la mort du Texas.

Alors, j’ai souri ce soir-là ; au moment de la douche, je l’ai vu sortir pour prendre son tour. Je continuerai à aider Bill à tenter de s’habituer à son nouvel univers et à faire ce que je peux chaque fois qu’il aura besoin d’un ami. Je veillerai à être aussi bienveillant que possible avec lui et envers tous ceux que je croiserai. Impossible que les choses tournent mal quand on a pour précepte la gentillesse !

Charles D. Flores N° 999299

Couloir de la Mort du Texas

Le 16 mars 2018.

 

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