« INQUIÉTUDES… »

NOUVELLES DU COULOIR DE LA MORT DU TEXAS – 26 MAI 2018.

« INQUIÉTUDES… »

Je repense parfois au jeune homme de vingt ans que j’étais et m’étonne qu’à l’époque, peu de choses dans ma vie me causaient du souci. J’étais jeune, costaud, j’avais un boulot et quelques dollars en poche. Je pensais que j’allais vivre éternellement, parce que nous imaginons tous que nous serons là pour l’éternité quand nous sommes jeunes. Et, pour des raisons que j’ignore, je ne parvenais pas à voir que le chemin sur lequel j’étais engagé me mènerait à une cellule où je resterai ensuite enfermé vingt ans durant dans le couloir de la mort du Texas.

Mon père avait un cousin prénommé Rudy, qui devait avoir le même âge que papa. Une fois que mon père était arrivé à l’âge de 25 ans environ, il était suffisamment mûr et savait ce qu’il voulait faire de sa vie, mais ce n’était pas le cas de Rudy. De temps à autre, Papa croisait le chemin de ce bon vieux Rudy et essayait de l’encourager à mettre un terme à sa vie de patachon et à mener une existence plus constructive. Mais Rudy expliquait à papa qu’il était sérieux dans la vie ! Il fumait des cigarettes, buvait de la bière, il avait vingt dollars en poche, bref, tout allait parfaitement bien pour lui ! Mon père nous racontait toujours cette histoire mi triste-mi amusé et secouait la tête face à l’incapacité de Rudy à reconnaître son besoin d’évoluer. Et, bien entendu, mes frères et moi nous moquions de Rudy, nous nous disions qu’il était fou de penser que tout allait bien alors qu’il vivait au jour le jour et faisait la bringue tous les soirs.

Ce n’est que des années plus tard, alors que je me trouvais dans le couloir de la mort du Texas, que je me suis rendu compte que lorsque j’étais jeune adulte, j’avais beaucoup en commun avec ce sacré Rudy ! Moi aussi, je fumais et je buvais, je n’avais que quelques sous en poche et, dans mon esprit, je menais une existence fabuleuse ! Pourquoi s’inquiéter ? Pourquoi changer ?

Avance rapide sur images. Me voilà dans le couloir de la mort près de trente ans plus tard. Laissez-moi vous dire que j’ai des tas de raisons de me cogner la tête contre les murs et de me faire de la bile. Le fait est que la vie en général est chargée de stress, peu importe où l’on se trouve, et qu’elle nous fera nous angoisser si l’on y prend pas garde. Ce contre quoi je lutte le plus ici, ce sont mes inquiétudes au sujet de ma mère et de son bien-être, sachant qu’elle vient de fêter ses quatre-vingts ans. Je m’inquiète aussi pour d’autres membres de ma famille et pour des amis que j’ai appris à connaître et que j’aime vraiment beaucoup. Peut-être que leur milieu familial n’est pas le plus épanouissant qui soit, qu’ils ont de gros problèmes de santé, ou ne connaissent pas la sécurité de l’emploi. Parce que je suis enfermé dans une cellule et détenu au secret, la part d’inconnu dans ma vie est ENORME et menace bien trop souvent de me faire perdre la raison. Si l’un de mes proches ne me dit pas ce qui se passe dans une carte, un message envoyé par JPAY (e-mail payant imprimé par la prison) ou par courrier, l’inquiétude et l’inconnu sont extrêmement difficiles à surmonter.

Parce que je suis confiné dans une cellule depuis près de deux décennies, je me connais très bien. Soit on en arrive à savoir qui l’on est vraiment, à identifier les bons comme les mauvais côtés, soit on vit dans le déni. Or, au cours de toutes ces années, je n’ai jamais été du genre à avoir des émotions nuancées. Si tu es mon ami et que j’ai de l’affection pour toi, alors je t’aime VRAIMENT beaucoup et ferai n’importe quoi pour toi. Par contre, si je ne te porte pas dans mon cœur, ne t’évertue pas à essayer de faire de moi ton ami, il n’y pas de risque que cela arrive !

L’inconvénient, c’est l’inquiétude qui monte parfois lorsque je ne sais pas ce qui se passe dans la vie de mon ami(e). Il est une chose qui me pose problème depuis quelque temps, c’est lorsque quelqu’un a prévu de me rendre visite et qu’il a du retard. Alors, dans mon cerveau en ébullition, je crée toutes sortes de scénarios catastrophes sur ce qui a pu lui arriver et le pourquoi de son absence. Son véhicule est tombé en panne, il a eu un pneu crevé, ou même un accident ! Cela fait des années que je suis aux prises avec cette angoisse et j’ai remarqué qu’après avoir vécu des événements particulièrement traumatisants – comme le fait d’avoir eu une date d’exécution et d’avoir vécu dans l’antichambre de la mort pendant cinq mois ! – ce problème s’était plutôt aggravé.

Un week-end, deux amies sont venues me rendre visite et j’ai partagé mon problème avec elles. Je leur ai dit que les visites du samedi dans le couloir de la mort du Texas étaient les plus stressantes pour moi, car c’est le seul jour où les prisonniers du couloir de la mort sont escortés au parloir avant l’arrivée des visiteurs. Et moi, du matin jusqu’au soir, je suis comme dans une cocotte minute, parce que je me mets à cogiter au sujet de mes amies. Je sais qu’elles ont un long trajet à faire. Et si elles n’arrivaient pas ? Et si elles avaient un pneu à plat ou une panne et si et si et si ???! Une fois arrivée l’heure de la visite, je suis usé par toute cette angoisse et tout ce stress.

A mon grand étonnement, l’une de mes amies m’a expliqué ce que je vivais. Il s’agit de pensées intrusives, et chaque fois que nous y sommes confrontés, nous devons les laisser se déployer. Elle m’a alors donné un exemple. Si elles avaient eu des soucis avec leur voiture, elles auraient appelé un dépanneur qui serait venu les aider. Tout le monde en serait sorti sain et sauf et elles seraient rentrées chez elles en toute sécurité, il n’y aurait pas eu de raison de s’inquiéter.

Lorsqu’elle m’a fait part de sa réflexion, je me suis senti libéré. C’était comme si on m’avait ôté des épaules un poids de deux tonnes et demi, c’était dingue de voir qu’elle savait ce qui m’arrivait et qu’elle ait pu m’indiquer la marche à suivre pour faire face à mon angoisse.

C’était vraiment inespéré pour moi. Depuis lors, j’ai eu recours à cette technique de gestion du stress dans de nombreuses situations où je me suis retrouvé bombardé de pensées intrusives. Et croyez-moi, il y a tant de choses qui peuvent en générer, des pensées intrusives ! Parce que, dans les faits, je n’ai aucun contrôle sur quantité d’aspects de ma vie, et c’est effrayant. C’est pourquoi la pratique spirituelle – la prière et la méditation – est tellement importante pour moi. Grâce à la pratique spirituelle, je suis capable de garder mon équilibre et de rester centré et j’ai une foi absolue dans le fait que tout ira mieux.

Je trouve que c’est incroyable de constater que l’école de la vie ne s’arrête jamais et que j’ai appris tant de leçons essentielles du fait de ma détention dans le couloir de la mort du Texas. Ce n’est qu’une raison de plus qui me fait dire que toutes les épreuves que nous traversons sont destinées à nous faire arriver au point qui nous était destiné dans la vie. Et de ce point de vue, je peux être reconnaissant pour ce que j’ai vécu au cours des vingt dernières années de ma vie.

Ce sont ces expériences qui m’ont permis de me rendre compte de ce qui était important dans la vie et de me concentrer sur l’essentiel, et surtout, qui m’ont permis de m’efforcer d’être le meilleur être humain possible, parce que nous pouvons tous apprendre à être un peu plus doux et bienveillant les uns envers les autres et si nous y parvenons, le monde sera meilleur.  Or, c’est le genre de monde où j’aimerais vivre. Et vous ?!

AMOUR PAIX ESPOIR ET RIRES

Charles Don Flores N° 999299

Couloir de la Mort du Texas

Le 26 mai 2018.

 

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