Journal – le 16 octobre 2017

Lundi 16 octobre 2017. Nous avons eu une pause de 4 jours depuis la deuxième journée de l’audience en examen de preuves. Je ne pouvais pas le savoir avant, mais avec le stress de l’audience et l’effort physique (le fait de commencer la journée à 4 heures du matin, après 4 heures de sommeil, de passer toute la journée au tribunal, de rentrer à la prison vers 18h/19h), je suis épuisé mentalement et physiquement. Cette pause entre les journées de témoignages de l’audience était bienvenue. Elle m’a permis de retrouver mon souffle, car j’ai l’impression me m’être investi avec toute l’énergie dont j’étais capable depuis janvier 2017. Alors, cet intermède, c’est quelque chose dont j’avais besoin et cela m’a donné le temps de réfléchir en profondeur aux deux premiers jours de l’audience  et de prendre note de ce qui peut, d’après moi, nous aider à présent.

Comme je l’ai dit plus haut, j’étais debout à 4 heures pour démarrer ma journée. A 5 heures, je me trouvais avec 10 autres hommes dans une cellule, au rez-de-chaussée de ce bâtiment. A 6 heures 30, nous empruntons les tunnels souterrains qui relient la prison  au palais de justice et nous nous retrouvons dans l’autre cellule du rez-de-chaussée du palais de justice du comté de Dallas. Après une heure d’attente, on nous conduit vers les différents étages où se situent les salles d’audience et je me tiens devant la « 195th District Court », au 7ème étage, à 7 heures 30. L’audience en examen de preuves doit commencer à 9 heures. Je profite de ce temps pour rassembler mes idées et me concentrer sur l’événement considérable qui doit commencer sous peu. Aujourd’hui doivent témoigner deux experts, notamment le Dr Lynn, qui est notre expert en hypnose, et le Dr David Spiegel, expert appelé par l’accusation.

Le Dr. Lynn et le Dr Spiegel ont déjà eu maille à partir ensemble. Dans le cadre d’une affaire du New Jersey, où la Cour Suprême du N.J. a conclu que « le témoignage d’un témoin ravivé par l’hypnose » ne pouvait être recevable lors d’une procédure, M. Lynn et M. Spiegel se sont directement affrontés. Le Dr Lynn était l’expert de la défense et, selon lui, un témoignage ravivé par l’hypnose n’est pas fiable et ne peut en aucun cas être considéré comme recevable au tribunal. Le Dr Spiegel était l’expert de l’accusation et, alors qu’il a reconnu que l’hypnose pouvait soulever certains problèmes, selon lui, ces derniers ne différaient pas beaucoup de ceux liés à la mémoire en général. En août 2006, la Cour Suprême s’est prononcée dans l’affaire Moore contre l’Etat et a retenu les conclusions du Dr Lynn qui soutenait que tout témoignage ravivé par l’hypnose était irrecevable au tribunal.  Il s’agit de la dernière procédure en appel aux Etats-Unis sur la question de l’hypnose à ce jour – et cette question sera de nouveau abordée.

Lorsque j’ai appris les antécédents du Dr Lynn et du Dr Spiegel dans l’affaire Moore, j’ai eu le pressentiment que mon dossier fournirait à M. Spiegel l’occasion de prendre sa revanche sur M. Lynn et que cette possibilité de « refaire le match » motiverait M. Spiegel plus que toute autre chose. Mon intuition se révèlera parfaitement juste au fur et à mesure du déroulé des témoignages. Le Dr Spiegel en veut personnellement à M. Lynn, il a « une dent » contre lui et mon dossier fournit à M. Spiegel l’occasion de tenter de battre M. Lynn. Cette situation surréaliste entre le Dr Lynn et le Dr Spiegel était un élément qui m’était complètement inconnu. Nous n’avons su que le Dr Spiegel serait le témoin expert de l’accusation que quelques semaines avant l’audience. Et, comme le déroulé des événements allait le démontrer, ce différend personnel avec M. Spiegel ne faisait qu’augmenter le niveau d’excitation dans la salle d’audience.

Le troisième et dernier jour de témoignages de mon audience en examen de preuves a démarré avec la présentation du témoignage du Dr Steven Jay Lynn à titre d’expert. Ma principale avocate, Maître Gretchen Sween, menait alors l’interrogatoire direct de notre témoin expert. Le Dr Lynn est un professeur de renom, extrêmement intelligent, dont la spécialité est l’hypnose.

Le Dr Lynn a commencé son témoignage en rapportant que ses études scientifiques l’avaient conduit à conclure que de manière générale, la récupération de souvenirs avec/par le recours à l’hypnose posait de graves problèmes. Le Dr Lynn a expliqué qu’en 1976, lorsqu’il a obtenu son doctorat, il croyait en l’hypnose et notamment en la possibilité d’y avoir recours pour avoir accès à des « souvenirs perdus ». Cependant, au fur et à mesure de ses travaux, son opinion a commencé à évoluer.

Le Dr Lynn a découvert que le recours à l’hypnose augmentait l’apparition de faux souvenirs, lesquels se mêlent alors aux véritables souvenirs, sachant que, suite à l’hypnose, il n’est pas possible des les distinguer les uns des autres.

Par ailleurs, l’hypnose crée une confiance  infondée dans la croyance que ce dont un témoin se souvient est exact. C’est ce que l’on appelle la « consolidation du souvenir », à savoir la confiance exagérée dans le souvenir, que ce dernier soit exact ou non. Il est établi que du fait de l’hypnose, les personnes croient pouvoir se souvenir de davantage d’éléments au sujet d’un événement auquel elles ont assisté, ce qui les incite à faire appel à leur imagination, en d’autres termes à « fabuler ». La fabulation intervient lorsque le sujet remplit les blancs de sa mémoire avec de pseudo-souvenirs.

Lorsqu’il a été interrogé sur la séance d’hypnose qui s’est tenue avec Jill Barganier, le Dr Lynn a rapporté que plusieurs points lui posaient problème. Selon l’avis d’expert du Dr Lynn, l’officier de police de Farmers Branch, Alfredo Serna, n’était PAS suffisamment bien formé pour effectuer la séance d’hypnose, notamment pour appliquer la technique de la salle de cinéma, sachant que cette méthode sous-entend une invitation faite au sujet à faire appel à son imagination (vous vous trouvez dans votre salle de cinéma personnelle etc.), tout en lui demandant de se rappeler de souvenirs bien réels. La technique de la salle de cinéma incite le sujet à imaginer de faux souvenirs, puis à croire qu’ils sont bien réels.

Contrairement à ce qu’a dit le Dr Mount, témoin-expert de l’accusation, le fait que M. Serna soit membre des forces de l’ordre n’était pas admissible. Il n’était pas plus acceptable que l’enquêteur N° 2, M. Baker, se trouve dans la pièce où Mme Barganier a été hypnotisée. Il n’était pas non plus normal de pratiquer l’hypnose au commissariat de police de Farmers Branch. Toutes ces infractions aux directives constituent des indications subtiles, mais néanmoins efficaces, qui exercent une pression sur le sujet, pour que ce dernier « se souvienne de plus de choses », dans le but d’aider la police à appréhender le coupable, voire à identifier quelqu’un.

Selon l’opinion d’expert du Dr Lynn, les directives/garanties Zani s’appliquant à l’hypnose n’ont pas été suivies lors de la séance de Mme Barganier. Le témoignage du Dr Mount, qui affirme qu’elles ont été respectées, est inexact et sans fondement.

Le Dr Lynn a aussi montré son désaccord profond avec la manière pour le moins discutable dont l’entretien avec Mme Barganier a été mené par M. Serna avant l’hypnose. Cet entretien préalable à l’hypnose avec un sujet devant être hypnotisé doit être aussi détaillé que faire se peut pour consigner tout ce dont le témoin se souvient, dans la mesure du possible, avant que ledit témoin ne soit soumis à l’hypnose. Selon le Dr Lynn, « (M. Serna) n’a pas suffisamment interrogé le témoin et ne l’a pas fait  de manière compétente avant la séance d’hypnose. Pour que l’entretien préalable soit recevable, il faudrait recueillir un maximum de renseignements auprès du témoin avant l’hypnose ».

Et malgré cela, après avoir analysé les données liées à l’hypnose, le Dr Lynn a établi une liste de « nouveaux éléments » dont Mme Barganier s’est souvenu lors de la séance d’hypnose, éléments décelés par le Dr Lynn grâce à l’enregistrement vidéo de la séance et à sa retranscription écrite. Ce fait s’oppose directement à l’affirmation du Dr Mount et de l’accusation, qui prétendent que la séance d’hypnose n’a pas induit de nouveaux souvenirs chez Mme Barganier.

Enfin, le Dr Lynn, a abordé le sujet de l’extrême dangerosité de la suggestion post-hypnose, à cause de laquelle Mme Bargnanier « s’est tout à coup souvenu» de moi et m’a reconnu comme étant la personne qu’elle pensait avoir vue sur la scène de crime le matin du meurtre. M. Serna a dit à Mme Barganier : « vous vous souviendrez aussi de tout ce que vous avez dit lors de cette séance, et il se peut bien que vous vous rappeliez d’autres choses avec le temps ». Puis : « vous vous souviendrez de tout ce qui a été dit lors de cet entretien. Et, comme je l’ai dit : vous POURREZ vous rappeler d’autres détails liés à ces événements avec le temps » et pour finir « il se peut que vous vous surpreniez à vous souvenir de certaines choses…. Vous pouvez très bien vous trouvez chez vous un jour et un élément lié à ce qui s’est passé peut se rappeler à votre souvenir. Ca peut sembler surprenant, mais ce n’est pas rare de se rappeler de quelque chose après les faits, une fois la séance (d’hypnose) terminée. »

De ce fait, le Dr Lynn a conclu que le témoignage de Mme Barganier n’était pas fiable et que l’identification qu’elle a effectuée au tribunal était la conséquence de l’hypnose qu’elle avait subie. Le Dr Lynn a été un témoin expert particulièrement convaincant, qui a présenté de nouvelles preuves scientifiques selon lesquelles l’hypnose est une « pseudo-science »  et selon lesquelles son recours sur le témoin de l’Etat, Jill Barganier, a rendu son témoignage non fiable. Le Dr Lynn a versé aux débats des études scientifiques qui prouvent que la science a évolué dans le domaine de l’hypnose depuis 1999, année où j’ai été jugé et condamné.

Le Dr David Spiegel, expert en hypnose de l’accusation, a ensuite témoigné. D’emblée, le Dr Spiegel a fait savoir qu’il n’était pas d’accord avec les conclusions du Dr Lynn en matière d’hypnose, et qu’il les jugeait « erronées », ce, alors que le Dr Spiegel ne disposait pas d’études scientifiques ni d’expériences sur lesquelles fonder son avis. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, le Dr Spiegel a bien fait comprendre que son seul et unique objectif était de s’inscrire en faux contre toutes les affirmations du Dr Lynn, peu importe que ses « divergences d’opinions dans les témoignages d’expert » reposent sur des faits ou non.

Le Dr Spiegel a témoigné du fait qu’il avait analysé les informations liées à l’hypnose du Commissariat de Farmers Branch et les éléments que l’accusation avait présentés comme constituant un faisceau de preuves sous la forme de plusieurs « déclarations volontaires » qui n’ont jamais été versées aux débats en 1999. C’est sur le fondement de ces éléments que le Dr Spiegel a établi que le témoignage de Mme Barganier était fiable.

Le plus révélateur et le plus manifeste dans son témoignage, c’était le fait que, dans l’affaire Moore, le Dr Spiegel ait rapporté des faits spécifiques sur l’hypnose,  notamment la connaissance largement répandue selon laquelle la mémoire s’altère avec le temps, ce qui a une incidence sur la précision des souvenirs. Pourtant, dans son témoignage d’aujourd’hui, le Dr Spiegel affirme que la mémoire ne se dégrade pas toujours, et que, parfois, la mémoire peut s’améliorer au fil du temps.

Le Dr Spiegel a aussi rapporté que « l’hypnose n’était pas susceptible de provoquer des souvenirs imaginés », soit le phénomène de fabulation. Alors que dans l’affaire Moore, le Dr Spiegel reconnaissait l’existence de problèmes identifiables au sujet de l’hypnose médico-légale, comme la fabulation et la consolidation des souvenirs – lorsqu’un témoin croit qu’un faux souvenir est vrai et que rien ne peut le faire changer d’avis. Ce sont des points essentiels qui sapent l’intégralité de son témoignage. Mon autre avocate, Carlotta, relève immédiatement ces éléments lors de son contre-interrogatoire. Après que ces non-vérités aient été retranscrites dans l’enregistrement de l’audience, le Dr Spiegel devient un témoin hostile/agressif et refuse de reconnaître des faits avérés quant à la séance d’hypnose de Mme Barganier. A la fin du contre-interrogatoire de Carlotta, le Dr Spiegel est en nage et le coup de grâce lui est assené par l’ultime question de Carlotta : « Dr Spiegel, est-ce vrai que vous étiez également l’expert en hypnose de l’accusation dans le dossier Moore contre l’Etat ? » Le Dr Spiegel répond alors par l’affirmative, puis, Carlotta lui demande : « et n’est-il pas exact que dans l’affaire Moore contre l’Etat, la cour d’appel a accepté l’opinion d’expert du Dr Lynn et non pas le vôtre, et a cassé le verdict ? » Une fois la dernière question du contre-interrogatoire posée, le Dr Spiegel baisse la tête, marquant sa défaite, et répond « oui ».

Le témoignage du Dr Spiegel étant alors terminé, le Dr Lynn fait une brève réapparition et indique de manière officielle qu’il détient 14 études scientifiques dans un porte-document qu’il brandit, pour signifier au tribunal que ces éléments constituent en fait la preuve que la science a évolué depuis mon procès et ma condamnation en 1999.

Les témoignages verbaux de l’audience en examen de preuves destinés à établir si le témoignage altéré par l’hypnose était fiable ou non sont alors terminés.

Les conclusions seront présentées sous forme de plaidoiries par mon avocate principale et super-héroïne Maître Gretchen Sween autour du 4 décembre 2017. C’est une date approximative qui risque d’être reportée de quelques semaines, mais nous espérons pouvoir présenter nos conclusions courant décembre.

Nous sommes heureux que notre audience se soit si bien déroulée et nous savons que ce n’est plus qu’une question de temps avant que j’obtienne réparation et quitte cet endroit définitivement.

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