Journal – le 11 octobre 2017

Mercredi 11 octobre. Le deuxième jour de mon audience en examen de preuves a démarré à 4 heures du matin pour moi. J’étais debout après 4 heures de sommeil, pour l’heure du petit-déjeuner, prêt à y aller. Après un an de préparatifs non-stop, je suis fin prêt !

Je me trouve devant la salle d’audience à 7h30, et j’attends que la procédure commence. Ironie du sort, c’est moi qui demande à l’huissier de m’installer dans une petite cellule pour que je puisse être seul et étaler mes papiers et revoir mes notes du jour. Si j’apprécie le fait de me trouver dans une enceinte parmi la population carcérale générale, avec 23 autres hommes, parfois, j’aimerais avoir une cellule rien que pour moi.

Aujourd’hui, nous présenterons le Docteur Margaret Kovera, professeur de psychologie à l’Université John James, à New York City. C’est notre experte en matière de témoins oculaires et quand il s’agit de témoigner dans des affaires comme la mienne, mieux vaut l’avoir avec soi que contre soi ! Elle est géniale ! A la fin de la journée, elle m’aura énormément impressionnée.

Lorsque la cour d’appel du Texas en matière pénale a émis sa décision de m’accorder cette audience en examen de preuves, la cour a indiqué que notre requête respectait les critères du point N°1, soit la question de l’hypnose. Dès lors, nous avons cherché à faire reculer les limites de la décision émise par la cour d’appel. Notre raisonnement est le suivant : en réalité, la problématique est celle du témoin oculaire, l’hypnose constituant l’une des requêtes présentées sur ce point. Jusqu’à présent, le Juge de notre district s’est montré prêt à écouter nos arguments. Alors, aujourd’hui, pour commencer, l’accusation va faire objection au témoignage du Dr Kovera, sous le prétexte que son « témoignage est sans rapport » avec la question de l’hypnose. C’est une plaisanterie et une tentative bien faiblarde d’empêcher un expert aux arguments irréfutables de témoigner en notre nom. Nous sommes là au cœur du système juridique/de la justice fondé(e) sur le principe du débat contradictoire et notre équipe juridique est tellement meilleure quand il s’agit de débattre face au tribunal, que j’ai presque pitié de l’accusation qui ne fait pas le poids face à mes avocates. J’ai bien dit « presque » !

Après une heure de témoignage assuré par le Dr Kovera, où elle souligne les points sur lesquels elle s’exprimera, le juge décide de « laisser le Dr Kovera présenter un témoignage portant précisément sur le souvenir de Jill Barganier relatif à la scène qu’elle croit avoir vue et sur l’identification (dont le bien-fondé est particulièrement discutable) effectuée au tribunal, dans le cadre de la présente affaire ». Avec  cette décision, l’audience en examen de preuves ordonnée dans mon dossier va maintenant comporter des témoignages d’expert très importants sur la principale cause de la condamnation injustifiée aujourd’hui – à savoir, les procédures d’identification suggestives.  C’est une évolution en notre faveur très importante et très positive, puisque nous pouvons maintenant aborder la problématique de l’identification par le témoin oculaire dans son intégralité, l’hypnose n’étant que l’un des aspects de nos requêtes s’y rapportant.

Le Docteur Kovera commence par expliquer que le cerveau humain ne fonctionne pas comme un magnétoscope. Si une personne/le témoin d’une scène n’a pas assisté à l’événement, celui-ci ne sera pas stocké sous forme de souvenir, selon une procédure appelée « encodage ». On aura beau tenter de rafraîchir la mémoire ou de récupérer ce souvenir, un souvenir non encodé ne pourra pas réapparaître. Parce que la capacité de stockage de la mémoire n’est pas extensible, notre cerveau effectue naturellement un tri des souvenirs, et ce, de manière inconsciente. Là encore, notre cerveau ne fonctionne pas comme un magnétoscope. Il n’y a pas de bouton d’avance rapide ou de retour en arrière, certaines choses n’ont tout simplement pas été encodées dans la mémoire.

Le Dr Kovera informe la cour/le juge que l’un des principaux problèmes posés par l’hypnose, c’est le présupposé selon lequel il est possible de revenir en arrière et de « retrouver un souvenir » qui est là, qui attend juste qu’on le récupère. Si un événement s’est déroulé sans que le témoin y ait participé, sans qu’il y ait prêté attention, alors, l’événement en question ne sera pas encodé dans la mémoire. Et il existe de nombreux facteurs ayant un impact sur le procédé d’encodage : la luminosité, la distance entre le témoin et la scène, le temps d’exposition, la concentration, les conditions dans lesquels la scène a été visualisée etc. Ces facteurs tangibles déterminent si une scène à laquelle un témoin a assisté sera encodée ou non.

Le Dr Kovera a rapporté les nombreux aspects des problèmes présents dans l’erreur d’identification me concernant, lorsque le témoin s’est trompé en pensant m’avoir vu le matin du meurtre de Mme Black. Cette personne que Jill Barganier a décrite au départ correspond à un homme blanc, de corpulence mince à moyenne, avec de longs cheveux bruns et une moustache. Pour être clair, elle a décrit 2 hommes blancs de stature moyenne, soit de 1 mètre 75 pour 80 kilos, avec de longs cheveux bruns jusque sous les épaules, et une moustache. Cette description correspond parfaitement au portrait robot qu’elle a créé et ne correspond en rien à mon portrait. Cette absence totale de concordance a enfin été mise en avant. Le fait que la description fournie au départ par Mme Barganier, description la plus précise car la plus fraîche, ne correspondait pas à ma personne (homme hispanique d’origine aztèque/maya, à la peau mate, mesurant près de 1 mètre 85 pour 125 kilos en 1998, avec une coupe en brosse, rasé de près et portant des lunettes de vue) a constitué un énorme signal d’alarme dans ce dossier. Puis, le fait que 6 jours après le crime, Mme Barganier ait été soumise à une séance d’identification où figurait ma photo, et qu’elle ne m’ait pas identifié comme étant la personne qu’elle croyait avoir vue est révélateur. Le Dr Kovera a témoigné du fait qu’une identification formelle effectuée dès que possible après que l’événement se soit produit  est toujours la plus fiable qui existe. Et les pires identifications – les moins fiables – sont celles faites des mois, voire des années après la survenue des événements ; après que le témoin ait été soumis à de multiples procédures d’identification suggestives, comme ce qui s’est passé dans mon dossier.

C’était là un témoignage inattaquable et le Dr Kovera n’a jamais montré aucun signe de faiblesse lorsqu’elle a été attaquée sur ses conclusions dans cette affaire. Le Dr Kovera était plus intelligente que le procureur et meilleure oratrice lors des débats aussi. En un mot, elle a été un témoin expert de tout premier ordre, elle m’a complètement bluffé.

Le dernier témoin du jour était l’expert en hypnose de l’accusation de 1999, soit le Dr George Mount. Il avait été appelé en 1999 pour témoigner du fait que malgré l’infraction, par la police, de 40% des directives établies, M. Mount ne voyait rien à redire à la procédure d’hypnose à laquelle Jill Barganier avait été soumise.

En 1999, j’ai été mal représenté par des avocats commis d’office qui n’ont pas fait grand-chose pour défendre mes droits. Cependant, en 2017, c‘est une toute autre histoire. Notre équipe juridique est prête à affronter ce Dr Mount.

Le Dr Mount aura été un piètre témoin pour l’Etat. Près de 20 ans plus tard, le Dr Mount n’a absolument pas changé d’avis sur quoi que ce soit, malgré l’opinion de plus en plus répandue au sein de la communauté scientifique au sens large, selon laquelle l’hypnose n’est pas une méthode sûre. Point à la ligne.

Le Dr Mount a affirmé à la barre qu’après avoir revu son témoignage de 1999, il continuait à soutenir tout ce qu’il avait alors avancé lors de mon procès. Selon le Dr Mount, la technique de la salle de cinéma reste acceptable à l’heure actuelle, malgré le fait que la communauté scientifique estime aujourd’hui qu’il s’agit de la technique d’hypnose la plus suggestive qui soit. Lorsque mon avocate lui a demandé si l’identification erronée qui avait eu lieu 13 mois après le crime lui posait problème, le Dr Mount s’est montré comique lorsqu’il lui répondu « Non » ! Dans l’affaire Zani, c’était 13 ans plus tard ! » C’était un rejet direct d’un fait établi énoncé par le Dr Kovera, selon lequel la mémoire s’altère rapidement, et plus tôt une identification formelle est effectuée après un événement, plus elle est fiable.

Là encore, mes avocates ont surclassé l’accusation et sont parvenues à recueillir des informations dont elles se serviront dans les « conclusions en fait et en droit » et lors des plaidoiries finales.

La deuxième journée de l’audience s’est terminée vers 17 heures, ce qui m’a permis de rentrer à la prison vers 17h30. C’était une autre longue journée, mais une bonne journée pour nous, sans aucun doute. Le Dr Kovera a été la grande gagnante de la journée, et grâce à son témoignage sans faute, elle a développé l’idée plus large des « procédures d’identification suggestives par un témoin oculaire », lesquelles sont à l’origine de l’identification erronée dans mon dossier.

Et le Dr Mount est apparu comme un hypnotiseur rétrograde qui n’avait aucune idée de ce que les spécialistes de premier plan de son domaine d’activité estiment pertinent aujourd’hui.

Le troisième jour de témoignages démarre lundi prochain, le 16 octobre 2017. Le Dr Lynn témoignera et j’ai vraiment hâte d’y être !

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